Les chalets de Calais et Blériot: un patrimoine historique, social, diversifié et représentatif du littoral du Nord de la France

Par Henri Ruttiens-Destrée

1) Un patrimoine historique (et toujours vivant)

Ce patrimoine « spontané » s'est construit, chalet après chalet, à l'initiative des vacanciers -originaires, pour la plupart d'entre eux, du Nord de la France. Il s'est étendu, d'année en année, sans plan d'ensemble et sans l'intervention d'une quelconque instance extérieure.

Il représente autant un témoignage historique qu'un héritage collectif du Calaisis.

Cette part de son identité locale s'avère d'autant plus précieuse que la partie historique de la région calaisienne a été amplement détruite par les bombardements subis lors de la seconde guerre mondiale.

Au même titre, qu'un vieux moulin ou une ancienne manufacture de dentelle relèvent de « l'archéologie industrielle » et méritent, de ce fait, d'être sauvegardés, les chalets calaisiens sont représentatifs de « l'archéologie des loisirs ». Avec cet attrait supplémentaire qu'il ne s'agit pas ici de constructions qui se survivent en tant que musées, mais qui, se transmettant de génération en génération, continuent à remplir leur fonction sociale d'origine, toujours compatible avec la vie d'aujourd'hui.

Ces chalets de plaisance évoquent les mutations de la société et de l'art de vivre dans la région : la découverte des plaisirs de la plage et de la mer à la fin du XIXième siècle, les audaces au début du XXième siècle, des nageurs en maillot rayé (et, en particulier, des nageuses) et enfin, les vacances des ouvriers et des employés (avec les premiers congés payés de 1936).

D'autres évènements-phares - puisque nous parlons de la mer - marqueront l'histoire de la côte calaisienne : la guerre et la réquisition de tout le rivage par l'armée allemande et enfin le soulagement de la libération entrainant dans son sillage, la reconstruction de Calais et ...des chalets de plage.

2) Un patrimoine qui répond à une demande sociale

Nous vivons une époque qui invite à créer (ou recréer) du « lien social ». Les chalets de Calais et Blériot entretiennent, en permanence, du lien social. Ici, il n'est plus à créer : il suffit simplement de ne pas le détruire, de lui permettre d'exister.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ceux qui y séjournent y reviennent tout au long de l'année dès que la météo le permet, pour quelques heures, un weekend, des congés, longs ou courts. Ils ont en commun le même amour de la mer, du vent, du sable, de la pêche et évidemment de leurs chalets avec vue sur mer.

Alliant la technologie à la simplicité à l'état brut, ils partagent volontiers leurs impressions et leurs photographies sur différents Facebook, reflets sympas et câblés de cette convivialité spécifique.

Chaque chalet constitue un abri. Abri certes rudimentaire mais sûr pour, sur ce littoral, se protéger du vent et des averses aussi brèves qu' imprévisibles, pour pique-niquer ou juste pour regarder la mer. Et surveiller les enfants (et petits enfants) moins frileux, à tous points de vue, que leurs parents (et grands-parents).

Il va de soi qu'une proximité prolongée – et répétée, d'année en année- pendant une période de congé, induit des comportements plus coopératifs et des relations de voisinage plus amicales, entre collègues, non de travail, mais ...de vacances !

Des habitudes se créent, des occasions viennent et reviennent de se croiser, de s'entraider, d'échanger des infos, des services ou de simples conversations autour d'un apéro ou d'un barbecue (de préférence : de poissons).

Le fait que les chalets soient implantés « à demeure » en un lieu marqué par des caractéristiques climatiques fortes et occupés durablement par les mêmes personnes, donne un ancrage concret à cette sociabilité.

Avec la temps, plus on se retrouve, plus on s'invite ou on se rend visite, mieux on intègre les nouveaux venus.

Plus, pour tous, les distances sociales s'amenuisent.

C'est enfin un lieu de retrouvailles familiales durant les vacances, les week-ends et les moments extra-scolaires. Entre grands -parents et petits enfants, entre frères et soeurs, entre ex-enfants devenus adultes de retour au(x) chalet(s) plein de souvenirs estivaux,, bref entre membres d'une famille, au sens le plus large.

Famille vivant parfois à l'étroit dans son logement ou dans un appartement dépourvu de jardin ou de tout autre espace de détente en plein air.

Pour certains, dont je suis, la vie de chalet vaut bien la vie de château.

3) Un patrimoine diversifié.

Ce ne sont pas seulement des cabines pour enfiler à la hâte un maillot avant de se jeter dans la mer.

Ce qui caractérise l'ensemble de ces constructions de bois - et en fait son charme - c'est la variété de leur style (On n'ose dire : de leur architecture...Et pourtant...)

Certains chalets sont plutôt rustiques tandis que d'autres rappellent le modernisme des années '50 ou '60 . Ici, ils se veulent plus fonctionnels et confortables, là, ils sont plus rudimentaires mais pleins de charme.

Ils sont parfois, curieusement, plantés sur pilotis.

Ce qui fait que dans ce « village de plage », éclectique à souhait, une sorte d'isba paysanne côtoie un wigwam sioux ou une cabane coloniale.

Avec ces chalets, des bâtisseurs-amateurs, inspirés à leur manière - c'est un peu leur « home sweet home » ou leur « chez soi » - ont exprimé leur créativité, leur talent de bricoleur polyvalent, leur personnalité propre.

De ce fait, l'ensemble a échappé à une uniformisation touristique du style « Maisonnettes » préfabriquées en série, sans âme ni originalité.

Sans doute, les chalets sont-ils aux châteaux ou aux cathédrales... (et aux villas du Touquet ) ce que l'accordéon est à l'orgue ou au piano.

4) Détruire ou sauvegarder ?

La question se ramène donc à celle-ci : faut-il faire – ou même simplement laisser - disparaître, irrémédiablement, ce patrimoine spontané qui fait plus que survivre, qui conserve une utilité sociale, qui mène sa vie bien remplie de toutes les aventures de la vie quotidienne au littoral ?

Même s'il s'agit d'un héritage collectif et d'un témoignage du passé, ce n'est, en rien, une question de nostalgie rétro, mais, comme disait un humoriste, d'un présent toujours d'actualité et, pour autant qu'on le laisse perdurer, encore promis à un bel avenir !

En outre, loin de requérir des subventions publiques pour se maintenir (entretien et restauration), cet ensemble rapporte à la collectivité des taxes locales et des clients pour les commerçants du voisinage.

Certes la mairie pourrait, pour des touristes de passage, ajouter des chalets à louer à la journée.

Il n'en reste pas moins que cet ensemble de chalets « historiques » qui ont marqué la mémoire collective du littoral calaisien devrait être reconnu positivement et davantage valorisé comme un véritable atout touristique.

Les vacanciers et voyageurs qui viennent - avec le vent - souffler dans ce Nord et qui souvent descendent eux-mêmes du Nord (de la France, de l'Europe : Anglais, Hollandais, Belges par exemple) apprécient les particularités de son climat, de ses paysages, de ses villes, de ses plages.

(On surprend fréquemment l'un ou l'autre juillettiste ou aoutien, charmé par les chalets, en train d'en prendre quelques uns en photographie ou en selfie).

Or, ces temps-ci, loin de bénéficier d'une image favorable, les chalets de la région semblent tout juste tolérés et comme à contrecoeur, par certaines autorités publiques.

En vertu de la « loi Littoral », ce seraient des condamnés à mort en sursis.

Pire encore, dans certains cas, la sentence est déjà exécutée : les chalets ravagés par un incendie ou par du vandalisme ne peuvent pas être reconstruits !

Ainsi les trouées, les « espaces vides » que l'on constate le long des rangées de chalets ne doivent pas être interprétés comme le symptôme d'une désaffection pour ces sympathiques constructions. Ce sont, le plus souvent, les stigmates d'une interdiction de reconstruire.

En outre, ce sursis est, de toute façon, limité dans le temps. Sauf modification sur ce point précis de la loi littoral, modification qui serait présentée et défendue à l'initiative des mairies et de la Région, les chalets ne peuvent plus ni être revendus, ni même être légués à la famille !

Bref, une épée de Damoclès pend au-dessus de leur toit.

Et le répit qui leur est accordé est appréciable mais fragile et relativement court : à ce stade-ci, jusqu'en fin 2018.

Quel avenir pour les chalets?

La loi applicable au littoral garantit le statut de propriété publique à tout le rivage de la mer et interdit donc toute forme de privatisation. Nous comprenons et soutenons ce principe.

Mais l'existence actuelle des chalets ne va pas à l'encontre de cette idée. L'accès à la plage et à la mer reste évidemment totalement libre et ouvert à tous les usagers (promeneurs, nageurs, pêcheurs,...etc). L'estran y est particulièrement large.

N'importe qui peut tranquillement circuler entre les chalets - et, entre parenthèses, plus facilement que sur les terrasses de café aménagées sur les trottoirs publics.

Juché sur les plateformes qui bordent les chalets, , tout un chacun peut admirer la mer ou le ciel et - pour les amoureux, s'y bécoter le soir.

Cette loi prévoit également que des petits chalets tous carrés et tous obligatoirement blancs pourront se maintenir pour autant que leurs superficies ne dépassent pas 6,25 m2.

Ce nivellement par le format et la couleur entrainerait une uniformisation, une dé-personnalisation des chalets et une banalisation du paysage dans un anonymat passe-partout. (Disparaitraient également, dans cette hypothèse, les charmantes « terrasses » bordées de balustrades en bois découpé...).

Pourquoi donc, sur cette plage si hospitalière, remplacer un « village » issu de la créativité locale par un lotissement pavillonnaire en formica ?

Une telle mutation structurelle représenterait un appauvrissement esthétique et socio-culturel. Ces sortes de cabines de bains sentiraient la production à la chaine et non le travail singulier et inventif d'un ou de plusieurs individu(s).

Enfin, le gabarit limité prescrit par la règlementation actuelle impliquerait des possibilités plus réduites d'entreposage du matériel de vacances et par suite moins d' activités communes, moins de contacts et de réjouissances festives et, au bout du compte, une manière collective de se comporter moins ouverte, moins communicative, en un mot, nettement moins conviviale.

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Le patrimoine culturel constitue un ensemble de ressources héritées du passé que des personnes considèrent, par-delà le régime de propriété des biens, comme un reflet et une expression de leurs valeurs, croyances, savoirs et traditions en continuelle évolution. Cela inclut tous les aspects de l’environnement résultant de l’interaction dans le temps entre les personnes et les lieux ;

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Article 2 – Définitions- Convention-cadre du Conseil de l'Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour la société, Faro, 27.X.2005